La composition du premier gouvernement du Président Romuald Wadagni présente une caractéristique majeure : il ressemble davantage à un premier remaniement du gouvernement du Président Patrice Talon qu’à une véritable rupture politique ou administrative.
Cette impression découle autant de la composition de l’équipe gouvernementale que de l’architecture institutionnelle retenue.
Une continuité gouvernementale assumée
Près du tiers des ministres nommés occupaient déjà des fonctions ministérielles sous le précédent régime. Ce chiffre est encore plus élevé si l’on intègre les anciens ministres-conseillers et plusieurs hauts responsables de l’administration Talon aujourd’hui promus au rang de ministres.
Avantages
- Préservation de la mémoire institutionnelle ;
- Continuité dans l’exécution des réformes engagées ;
- Réduction de la période d’apprentissage des nouveaux responsables ;
- Maintien de la stabilité administrative.
Inconvénients
- Faible perception de renouveau politique ;
- Risque d’une reproduction des méthodes et limites du précédent système ;
- Difficulté à incarner un nouveau souffle ou une nouvelle vision.
Cette configuration traduit manifestement un choix de continuité dans l’action publique plutôt qu’une volonté de rupture.
La représentativité féminine : une progression insuffisante
Avec six femmes sur vingt-cinq membres du gouvernement, la représentativité féminine atteint environ 24 %.
Points positifs
- Un taux légèrement supérieur à la moyenne observée dans plusieurs pays africains ;
- Une présence féminine significative dans certains secteurs stratégiques.
Limites
- Un niveau encore éloigné des standards des pays les plus avancés en matière de gouvernance inclusive ;
- Un recul par rapport aux ambitions régulièrement affichées par les autorités politiques et les organisations de promotion des droits des femmes.
Proposition
Un gouvernement qui se veut essentiellement technique gagnerait en légitimité et en efficacité en renforçant davantage la participation des femmes aux sphères de décision.
Le pilotage économique : spécialisation ou complexification ?
L’une des innovations majeures de ce gouvernement est l’éclatement de l’ancien Ministère de l’Économie et des Finances en plusieurs centres de responsabilité :
- un ministre chargé de l’Économie, des Finances et de la Coopération ;
- un ministre délégué chargé des Finances et de la Microfinance ;
- un ministre délégué chargé du Budget et de la Fonction publique ;
- un ministre délégué chargé de la Mobilisation des ressources extérieures et de la Gestion de la dette.
Cette architecture traduit clairement une priorité accordée aux questions économiques et financières.
Avantages potentiels
- Meilleure spécialisation des responsabilités ;
- Renforcement du suivi budgétaire ;
- Meilleure gestion de la dette publique ;
- Mobilisation accrue des ressources internes et externes ;
- Valorisation institutionnelle de certaines fonctions stratégiques.
Risques majeurs
Les finances publiques constituent un système intégré où chaque composante influence l’autre.
La dette impacte le budget.
Le budget influence l’investissement.
L’investissement détermine la croissance.
La croissance conditionne les recettes publiques.
La multiplication des centres de décision peut donc entraîner :
- des incohérences dans les politiques publiques ;
- des arbitrages plus difficiles ;
- un allongement des délais de décision ;
- une inflation administrative liée à la coordination.
Recommandations
- Renforcer l’autorité de coordination du ministre titulaire ;
- Définir clairement les compétences de chaque ministre délégué ;
- Éviter les chevauchements de responsabilités dans les textes d’Attributions, d’Organisation et de Fonctionnement (AOF).
Le secteur éducatif : entre spécialisation et risque de fragmentation
Le système éducatif béninois a longtemps fonctionné autour de trois grands pôles :
- enseignement maternel et primaire ;
- enseignement secondaire ;
- enseignement supérieur.
Cette organisation a globalement démontré son efficacité.
Cependant, la nouvelle répartition des compétences, notamment entre enseignement secondaire, enseignement technique, formation professionnelle et enseignement supérieur, suscite des interrogations.
Avantages
- Meilleure spécialisation des politiques éducatives ;
- Possibilité d’une meilleure adéquation entre formation technique et besoins de l’économie.
Inconvénients
- Complexification des démarches administratives ;
- Multiplication des interlocuteurs pour les établissements mixtes ;
- Risque de dilution des responsabilités.
Proposition
La simplification administrative doit demeurer une priorité afin que la spécialisation institutionnelle ne devienne pas une source de lourdeurs supplémentaires pour les acteurs du système éducatif.
Le tourisme : une orientation économique assumée mais discutable
Le tourisme est désormais intégré à un vaste ministère regroupant :
- le tourisme ;
- le commerce extérieur ;
- l’industrie ;
- la promotion de l’investissement privé.
Cette option confirme la vision économique du tourisme développée depuis plusieurs années.
Les avantages
- Une meilleure intégration du tourisme dans les stratégies d’investissement ;
- Une recherche accrue de rentabilité économique ;
- Une meilleure capacité d’attraction des capitaux internationaux.
Les limites
Cette approche tend à réduire le tourisme à sa seule dimension marchande.
Or, le tourisme repose fondamentalement sur :
- la culture ;
- le patrimoine ;
- les arts ;
- l’artisanat.
Séparer le tourisme de ces secteurs risque d’affaiblir la cohérence globale de la politique de valorisation du territoire.
Comme l’expérience gouvernementale me l’a enseigné, culture, artisanat et tourisme forment un écosystème unique :
- la culture attire ;
- le tourisme valorise ;
- l’artisanat prolonge l’expérience.
Ensemble, ils constituent un puissant levier de développement économique, d’emplois et de rayonnement international.
Recommandation
Une meilleure articulation entre les politiques culturelles, artisanales et touristiques apparaît indispensable pour maximiser les retombées économiques et identitaires de ces secteurs.
Les autres points d'attention
Budget et Fonction publique
Le rattachement de la Fonction publique au Budget peut favoriser la maîtrise des dépenses.
Cependant, le risque existe de voir les impératifs budgétaires prendre systématiquement le dessus sur les préoccupations relatives aux ressources humaines et au dialogue social.
Transformation digitale et Intelligence artificielle
L’introduction explicite de l’intelligence artificielle dans l’architecture gouvernementale constitue une avancée notable.
La réussite dépendra néanmoins :
- des investissements dans la recherche ;
- de la formation des jeunes ;
- de la capacité à privilégier des projets utiles aux réalités nationales plutôt que des investissements de prestige.
Sports et Engagement civique
L’association entre sport et engagement civique est pertinente dans un contexte marqué par l’érosion des valeurs citoyennes.
Toutefois, l’engagement civique ne peut prospérer durablement sans un élargissement des espaces de liberté, de participation et d’expression citoyenne.
Défense nationale
La nomination de M. Gildas Agonkan, ancien ambassadeur près le Niger, relevé de ses fonction après des propos d’apaisement constitue un signal intéressant dans un contexte régional marqué par les tensions diplomatiques et les défis sécuritaires.
L’amélioration des relations avec les pays voisins, notamment le Niger et le Burkina Faso, pourrait renforcer l’efficacité de la lutte contre le terrorisme au nord du Bénin et améliorer le vivre-ensemble ainsi que les transactions commerciales entre voisins.
Le commerce
La création de deux pôles distincts consacrés au commerce intérieur et au commerce extérieur peut paraître ambitieuse.
Toutefois, au regard de la taille de l’économie nationale, certains pourraient s’interroger sur la pertinence de cette duplication institutionnelle, surtout en l’absence d’une stratégie clairement affichée concernant les échanges avec le Nigeria, principal partenaire commercial du Bénin.
Conclusion
Le premier gouvernement du Président Romuald Wadagni s’inscrit clairement dans une logique de continuité administrative et de consolidation des réformes engagées sous le Président Patrice Talon.
Son architecture traduit une volonté de spécialisation accrue, particulièrement dans les domaines économiques, financiers et administratifs. Cette orientation peut favoriser une meilleure expertise sectorielle et une plus grande efficacité dans certains domaines stratégiques.
Cependant, la multiplication des structures, la fragmentation de certaines compétences et l’apparition de nouveaux centres de décision comportent également des risques de chevauchement, de lenteur administrative et de perte de cohérence de l’action publique.
La réussite de cette nouvelle organisation dépendra donc moins de sa structure formelle que de la qualité de la coordination gouvernementale, de la clarté des attributions ministérielles et de la capacité des différents responsables à travailler dans une logique de complémentarité plutôt que de concurrence institutionnelle.
Au-delà des choix organisationnels, les résultats concrets obtenus au service des citoyens demeureront, comme toujours, le véritable critère d’appréciation de l’action gouvernementale.
Valentin DJENONTIN-AGOSSOU
Spécialiste en management des services publics.
Ancien ministre de la culture, de l’alphabétisation, de l’artisanat et du Tourisme,
Ancien ministre délégué auprès du président de la République, chargé de l’économie maritime, des transports maritimes et des infrastructures portuaires,
Ancien garde des sceaux, ministre de la justice, de la législation et des droits de l’homme.
Ancien député à l’Assemblée nationale.




