Ce paradoxe africain : importer ce que nous savons produire 

Lorsqu’on parle de développement économique en Afrique, un mot revient souvent : potentiel.
Potentiel agricole.
Potentiel minier.
Potentiel humain.
Et pourtant, malgré ce potentiel, nos économies restent largement dépendantes de l’extérieur.
Cette contradiction mérite d’être examinée avec sérieux. 

Durant mes responsabilités publiques, j’ai souvent été frappé par un constat simple, presque dérangeant.
Nous parlions de souveraineté économique, de création de richesse, de développement local, mais dans le même temps, nous continuions à importer massivement ce que notre pays savait produire.
Cette situation ne concerne pas un seul État.
Elle traverse une grande partie du continent africain.

L’Afrique dispose de vastes terres agricoles, de ressources naturelles abondantes, et de savoir-faire transmis de génération en génération.
Pourtant, elle importe une part importante de son alimentation, de ses biens manufacturés, et parfois même de produits de première nécessité.

Ce modèle économique n’est pas apparu par hasard. Il est en partie hérité de l’histoire.
Pendant longtemps, les économies africaines ont été organisées pour exporter des matières premières brutes et importer des produits transformés.
Transformer localement n’était ni une priorité, ni un objectif stratégique.

Mais cette explication historique ne peut plus suffire.
Depuis les indépendances, les États africains ont eu la possibilité de faire évoluer ce modèle. Or, dans de nombreux cas, il a été maintenu, parfois par inertie, parfois par facilité.

Le véritable problème n’est pas l’absence de ressources.
Il est l’absence de transformation locale à grande échelle.
Transformer, ce n’est pas simplement produire.
C’est créer de la valeur ajoutée.
C’est créer des emplois durables.
C’est structurer une économie plus résiliente.

Durant mes fonctions, j’ai constaté à quel point la question industrielle était préoccupante, mais souvent reléguée au second plan et handicapée par la quasi insuffisance de l’énergie électrique.
Les politiques publiques privilégiaient parfois l’urgence budgétaire ou la stabilité politique immédiate, au détriment d’une vision économique de long terme.
Investir dans la transformation locale demande du temps, de la constance et une certaine patience politique. Des tendances lourdes ont ralenti les timides initiatives d’installation d’unités de transformation des fruits et tomates.

Il existe aussi une responsabilité du secteur économique.
Importer est souvent plus simple, plus rapide et parfois plus rentable à court terme que produire localement.
Mais cette logique individuelle affaiblit l’économie collective.
Elle limite la création d’emplois.
Elle empêche la montée en compétences locales.

Produire localement suppose de relever des défis réels : l’accès à l’énergie, la qualité des infrastructures, la stabilité réglementaire, la formation de la main-d’œuvre.
Ces contraintes sont connues. Mais elles ne peuvent pas servir d’excuse permanente à l’inaction.

Sortir de ce paradoxe nécessite un changement de regard.
La transformation locale doit être considérée comme un investissement stratégique, et non comme un coût immédiat.
Soutenir les petites et moyennes entreprises productives.
Sécuriser l’environnement des affaires.
Protéger intelligemment certaines filières naissantes.
Penser la production comme un pilier central du développement.

Un pays ne se développe pas durablement en important ce qu’il sait produire.
Il se développe lorsqu’il maîtrise progressivement sa chaîne de valeur, lorsqu’il transforme ses ressources, et lorsqu’il crée des emplois à partir de ses propres capacités.

Le développement n’est pas une accumulation de discours.
C’est une cohérence entre les choix économiques et les objectifs affichés.

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Dans mon ouvrage, je partage une lecture lucide et engagée de mon parcours, des réalités du pouvoir et des enseignements tirés de l’action publique.