De l’arachide d’Agonlin à la nécessaire reconquête de nos vocations agricoles.
Chers compatriotes,
Je voudrais partager avec vous une préoccupation qui m’habite depuis longtemps et qui a récemment été ravivée par deux émissions consacrées à l’agriculture que j’ai suivies sur des chaînes françaises.
Cette préoccupation peut se résumer en une question : Pourquoi certaines de nos régions africaines abandonnent-elles progressivement les productions agricoles qui ont autrefois fait leur réputation, leur identité et parfois leur prospérité, au moment même où d’autres pays cherchent à développer ou à redécouvrir ces cultures ?
Je voudrais partir d’un exemple que je connais bien : l’arachide en région Agonlin, dans le département du Zou, au Bénin.
L’ARACHIDE : UNE PART DE LA MÉMOIRE D’AGONLIN
Depuis des générations, et encore pendant ma jeunesse, la région Agonlin était réputée pour la culture de l’arachide et surtout pour sa transformation artisanale.
Qui, parmi les personnes d’un certain âge, au Bénin comme dans la diaspora, ne se souvient pas de la fameuse huile d’arachide d’Agonlin — Agonlin-mi en langue fongbé —, recherchée pour sa saveur particulière ?
Qui ne se souvient pas également des beignets et galettes d’arachide, notamment le kluiklui, que l’on réclamait volontiers comme cadeau à celui qui revenait d’un voyage en pays Agonlin ?
Pour moi, cette histoire n’est pas seulement économique. Elle est aussi familiale et affective.
Ma grand-mère maternelle, puis ma mère, furent des artisanes chevronnées de cette transformation. Enfant, j’ai moi-même participé à certaines étapes de cette préparation.
Derrière une bouteille d’huile d’arachide ou quelques morceaux de kluiklui se trouvaient donc le travail des champs, celui des femmes transformatrices, des savoir-faire transmis d’une génération à l’autre et toute une économie locale.
L’arachide n’était pas seulement une culture. Elle faisait partie de notre patrimoine.
COMMENT AVONS-NOUS PERDU CET AVANTAGE ?
Progressivement, cependant, Agonlin semble avoir perdu une partie de cette vocation.D’autres régions du Bénin ont développé avec succès la culture et la transformation de l’arachide. Il n’y a évidemment rien à regretter à cela. Au contraire, toute progression de la production nationale doit être saluée.
Ma préoccupation est ailleurs.
Elle concerne la diminution de la disponibilité locale de l’arachide à Agonlin, au point que certaines transformatrices doivent aujourd’hui s’approvisionner dans d’autres zones, notamment dans les Collines ou plus au nord.
Ce constat appelle une véritable étude.
Pourquoi une région historiquement productrice finit-elle par acheter ailleurs la matière première dont elle avait autrefois fait sa spécialité ?
Est-ce la désaffection progressive des jeunes pour le travail agricole ?
Est-ce la réduction des terres disponibles ou leur morcellement ?
Est-ce l’appauvrissement des sols ?
Est-ce la pénibilité d’une agriculture encore insuffisamment mécanisée ?
Est-ce le coût des semences, des intrants et de la main-d’œuvre ?
Est-ce la faiblesse des rendements ?
Est-ce l’insuffisance des débouchés organisés et rémunérateurs ?
Est-ce la concurrence d’autres cultures jugées plus rentables ?
Ou est-ce simplement l’absence d’une véritable politique territoriale de filière permettant au producteur, au transformateur et au commerçant de vivre correctement de leur travail ?
Probablement faut-il rechercher la réponse dans une combinaison de plusieurs de ces facteurs.
Mais encore faut-il les mesurer.
Nous devons passer du constat à la donnée, et de la donnée à l’action.
CE QUE M’A INSPIRÉ L’EXPÉRIENCE FRANÇAISE
Deux émissions récemment suivies à la télévision française ont renforcé mon interrogation.
Face aux perturbations climatiques, à la sécheresse et aux difficultés rencontrées par certaines cultures traditionnelles, des agriculteurs européens expérimentent ou développent des productions autrefois considérées comme caractéristiques de régions beaucoup plus chaudes.
Ce qui m’a surtout frappé n’est pas simplement qu’ils cultivent de l’arachide ou s’intéressent davantage à des céréales résistantes à la sécheresse comme le mil cultivé dans les Etats du Sahel.
C’est leur démarche.
Ils observent le marché.
Ils étudient le climat.
Ils choisissent les variétés.
Ils expérimentent.
Ils mécanisent.
Ils pensent à la récolte avant même de semer.
Ils étudient la transformation avant d’augmenter les superficies.
Ils identifient les consommateurs avant d’investir.
Autrement dit, ils ne considèrent pas seulement l’agriculture comme une activité de subsistance. Ils la pensent comme une filière économique complète.
Voilà ce qui devrait particulièrement nous interpeller.
PRODUIRE NE SUFFIT PLUS : IL FAUT CONSTRUIRE DES FILIÈRES
L’avenir de l’agriculture africaine ne peut plus reposer uniquement sur la force physique du cultivateur muni de sa houe.
La véritable question n’est plus seulement : « Que pouvons-nous cultiver ? »
Elle devient : « Que pouvons-nous produire, transformer, conditionner et commercialiser de manière compétitive ? »
Prenons l’arachide.
Elle peut alimenter plusieurs chaînes de valeur :
Huile alimentaire ;
Beurre ou pâte d’arachide ;
Kluiklui et autres produits traditionnels ;
Arachides grillées ou conditionnées ;
Farines et ingrédients alimentaires ;
Tourteaux destinés notamment à l’alimentation animale ;
Produits destinés aux marchés régionaux et, sous réserve des normes sanitaires requises, à l’exportation.
L’arachide n’est donc pas simplement une graine que l’on récolte.
Elle peut devenir le socle d’une véritable économie territoriale.
Les données disponibles montrent d’ailleurs que l’arachide demeure une culture significative au Bénin. La question n’est donc pas de ressusciter une culture disparue, mais de comprendre pourquoi certains bassins historiques semblent avoir perdu du terrain et comment leur redonner une dynamique économique.
RETROUVER LES VOCATIONS AGRICOLES DE NOS TERROIRS
La réflexion dépasse largement Agonlin.
De nombreuses régions du Bénin ont été historiquement associées à certaines productions ou transformations.
Le palmier à huile et ses produits dans plusieurs régions du Sud, notamment le Mono-Couffo, l’Ouémé et l’Atlantique ;
Le manioc et le gari dans plusieurs zones du centre du pays, avec la réputation acquise par le « Savalou-gari » ;
L’igname dans certaines régions du Centre et du Nord ;
Le coton dans les grands bassins septentrionaux ;
Le sorgho, le mil et le fonio dans les zones où les conditions agroécologiques leur sont favorables ;
Sans oublier l’anacarde, le soja, le karité, le maïs et de nombreuses autres productions.
Il ne s’agit évidemment pas d’enfermer chaque région dans les cultures du passé.
Il s’agit de partir de nos avantages historiques, de nos savoir-faire et de nos réalités agroécologiques pour construire l’agriculture de demain.
La tradition doit devenir un point d’appui pour l’innovation.
NOTRE PATRIMOINE AGRICOLE PEUT DEVENIR UNE INDUSTRIE
Pendant longtemps, nous avons parfois opposé agriculture traditionnelle et agriculture moderne.
C’est une erreur.
Le défi consiste précisément à moderniser nos productions traditionnelles sans en perdre l’identité.
Pourquoi Agonlin ne disposerait-il pas demain d’une filière moderne de l’arachide associant producteurs organisés, semences améliorées, mécanisation adaptée, stockage, contrôle de qualité, unités de transformation, conditionnement moderne et commercialisation ?
Pourquoi Agonlin-mi ne pourrait-elle pas devenir une véritable indication territoriale de qualité, protégée par un cahier des charges rigoureux ?
Pourquoi nos produits traditionnels ne pourraient-ils pas entrer dans les supermarchés africains et européens sous des marques compétitives, avec une traçabilité, un emballage moderne et des normes sanitaires internationales ?
Pourquoi le kluiklui ne pourrait-il pas, lui aussi, passer du sachet artisanal au produit agroalimentaire normalisé sans perdre son authenticité ?
Nos traditions ne doivent pas rester enfermées dans nos souvenirs. Elles peuvent devenir des actifs économiques.
UNE QUESTION DE SOUVERAINETÉ
Une autre contradiction mérite notre attention.
Nos marchés africains accueillent chaque année d’importantes quantités de produits alimentaires transformés ailleurs.
Nous importons parfois ce que nous pourrions produire.
Nous exportons quelquefois des matières premières que nous rachetons ensuite sous forme de produits transformés.
Cette situation limite la création locale de valeur.
Il ne s’agit pas de fermer nos économies ni de refuser les échanges internationaux. Il s’agit de nous poser une question élémentaire : quelle part de la valeur ajoutée de ce que nous consommons pouvons-nous raisonnablement produire chez nous ?
La souveraineté alimentaire ne signifie pas tout produire soi-même.
Elle signifie notamment disposer de capacités agricoles et agroalimentaires suffisamment robustes pour nourrir la population, sécuriser les approvisionnements, rémunérer correctement les producteurs et réduire certaines dépendances évitables.
ET NOS JEUNES ?
C’est probablement ici que se trouve l’enjeu le plus important.
Nous parlons beaucoup du chômage et du sous-emploi des jeunes en Afrique.
Mais l’agriculture continuera d’attirer difficilement la jeunesse si nous lui présentons uniquement l’image d’un homme courbé toute la journée sur une houe.
Le jeune doit pouvoir voir dans l’agriculture :
Un métier ;
Une entreprise ;
Une technologie ;
Un revenu ;
Une carrière ;
Une possibilité d’innovation.
La mécanisation, l’irrigation, les semences adaptées, le numérique, les drones, les données météorologiques, le stockage, la transformation agroalimentaire, la logistique et le commerce électronique transforment déjà profondément le métier d’agriculteur.
L’agriculture moderne n’est plus seulement le champ. Elle va du laboratoire au champ, du champ à l’usine, de l’usine au marché et du marché au consommateur.
C’est toute cette chaîne qui peut créer des emplois.
ORGANISER LES FILIÈRES POUR QUE LE PRODUCTEUR VIVE DE SON TRAVAIL
Mais aucune renaissance agricole durable n’est possible si celui qui prend le risque de produire demeure le maillon le plus pauvre de la chaîne.
Une filière agricole performante doit être organisée de manière que la valeur créée soit répartie de façon plus équilibrée entre producteurs, transformateurs, transporteurs, distributeurs et investisseurs.
Le producteur doit pouvoir accéder :
À la terre ;
Au financement ;
Aux semences performantes ;
Aux équipements ;
Au conseil agricole ;
Aux infrastructures de stockage ;
Aux informations sur les prix ;
Aux débouchés ;
Et à des organisations professionnelles capables de défendre ses intérêts économiques.
L’agriculture ne pourra devenir un puissant moteur d’emploi si les bénéfices de sa modernisation sont captés essentiellement par quelques intermédiaires ou acteurs disposant d’un pouvoir économique disproportionné.
Moderniser l’agriculture, c’est aussi construire une économie agricole plus équitable.
MON RÊVE POUR AGONLIN
Je rêve donc d’un Agonlin qui retrouve sa vocation arachidière, non pas en reproduisant exactement l’agriculture de nos grands-parents, mais en la projetant dans le XXIᵉ siècle.
Je rêve de coopératives agricoles modernes.
Je rêve de jeunes entrepreneurs agricoles.
Je rêve de semences sélectionnées et adaptées.
Je rêve de tracteurs et de petites machines accessibles aux exploitations familiales.
Je rêve d’équipements modernes de récolte, de décorticage et de transformation.
Je rêve d’unités produisant une huile d’arachide de qualité contrôlée.
Je rêve d’un Agonlin-mi valorisé, normalisé et reconnu.
Je rêve d’un kluiklui qui puisse voyager du marché de Covè jusqu’aux rayons des commerces de Cotonou, d’Abidjan, de Paris ou d’ailleurs.
Mais surtout, je rêve que le fils du cultivateur puisse choisir l’agriculture non parce qu’il n’a trouvé aucun autre emploi, mais parce qu’il y voit un métier moderne, digne et rentable.
TRANSFORMER LA NOSTALGIE EN PROJET
Notre passé agricole ne doit pas seulement nourrir notre nostalgie.
Il doit nourrir notre imagination économique.
Si certaines agricultures confrontées aux bouleversements climatiques recherchent aujourd’hui de nouvelles cultures, de nouvelles techniques et de nouveaux marchés, nous devons nous aussi apprendre à regarder autrement ce que notre terre nous offre depuis des générations.
Ce que d’autres découvrent aujourd’hui comme une opportunité, nous ne devons pas continuer à l’abandonner comme un vestige du passé.
À nos producteurs, à nos chercheurs, à nos jeunes, à nos entrepreneurs, aux organisations professionnelles agricoles et aux pouvoirs publics de se retrouver autour d’une question simple : quelles filières agricoles voulons-nous reconstruire, moderniser et transmettre à la prochaine génération ?
Pour Agonlin, je pose aujourd’hui publiquement celle de l’arachide.
Demain, d’autres poseront celle du palmier à huile, du manioc, du mil, du sorgho, du fonio, de l’igname ou d’autres productions caractéristiques de leurs terroirs.
Car derrière chacune de ces cultures se trouvent des emplois, des entreprises, des savoir-faire, une identité et une possibilité de création de richesse.
Réveillons nos terroirs.
Modernisons nos filières.
Transformons davantage ce que nous produisons.
Et faisons de notre patrimoine agricole une force économique pour les générations futures.
La terre de nos ancêtres ne doit pas seulement raconter notre passé.
Elle doit aussi produire notre avenir.
DJENONTIN-AGOSSOU Valentin



